violences faites aux femmes

Les violences faites aux femmes

 par Jean-Michel LOUKApsychanalyste

« Au milieu du chemin de notre vie je me retrouvai par une forêt obscure car la voie droite était perdue. »

Premier vers de L’Enfer, de la Divine Comédie de Dante Trad. Jaqueline Risset. Illustré par Sandro Botticelli.

La petite collection, Diane de Selliers Editeur, 2008.

 

La forêt obscure, c’est, pour Dante, les vices et l’erreur.

D’entrée de jeu, toute femme qui a subi des violences a été, dans le même temps, entraînée malgré elle dans la forêt obscure. Les témoignages de victimes en seront l’écho. Sauf, que seule, désarmée, elle ne s’en sort plus ! Sa voie droite s’est perdue…

De ces violences, qu’en espérer ? Plusieurs destins. De femmes. Dépression, alcoolisme, mort, prostitution, en sont quelques effets parmi bien d’autres… Folie, frigidité et horreur phobique du sexe, pathologies gynécologiques graves, dont divers cancers et cette maladie particulière qu’est l’endométriose, comme des maladies auto-immunes (lupus, maladie de Crohn, pathologies rhumatismales) désespoir, détresse insondable, suicide, anorexie, boulimie, obésité, scarification, bouffée délirante, en sont d’autres…

Il est traditionnellement plus aisé pour un homme de devenir un homme que de devenir une femme pour une femme. Je vais m’expliquer : c’est plus aisé pour un homme parce que l’homme s’appuie culturellement – il suffit des fois de montrer, de bander ses muscles, il suffit de faire un peu de sport, il suffit d’aller au bistrot, il suffit de supporter l’alcool, il suffit de ne pas trop pleurer, il suffit d’être un homme. « Soit un homme mon fils »), il suffit de correspondre à ces stéréotypes, d’être dans l’adhésion aux valeurs de la virilité. L’adhésion suffit. Il suffisait d’avoir un travail,  de faire son  service militaire, de ne pas pleurer, trancher, décider, etc. Pour la société, qu’un homme soit à peu près un homme, à peu près, ça suffit, pas besoin de trop fouiller, de trop gratter.

Pour une femme, la question ne se pose pas de la même manière. Les modèles culturels viennent évidemment du fantasme masculin qui est toujours entre deux pôles, la mère et la putain, et l’idéal des deux à la fois en une, mais pas aux mêmes heures, pas au même moment, mais les deux ! La putain sans la mère, ça ne va pas, il va chercher la mère ailleurs ; la mère sans la putain, ça ne va pas non plus, mais c’est plus courant. Alors une femme, face au fantasme masculin, rencontre parfois — c’est chez Freud le cas de « la jeune homosexuelle » — qu’elle va au contraire pouvoir construire sa féminité en rencontrant une autre femme, et non pas en rencontrant le fantasme au masculin de la mère et la putain. Ça fait parfois des homosexuelles, ça fait surtout entre les deux, entre celle qui adhère directement au modèle phallique des hommes, et celle qui devient homosexuelle, ça fait tout le champ de l’hystérie.

Certes, on ne les brûle plus les sorcières comme au Moyen-Age, les hystériques ont rencontré Freud au XIXème siècle, et aujourd’hui la médecine générale. Ainsi, des chefs de clinique, à la trentaine, non seulement ne savent plus reconnaître un cas d’hystérie mais surtout, ils ne savent plus comment l’aborder. L’hystérie n’est pas une pathologie, une maladie, c’est une structure psychique.

Le trauma n’a pas la même définition ni portée chez un Freud et chez les psychiatres qui ont théorisés le Post-Traumatic Syndrom Disorder (ou PTSD), dans le même temps ou après lui. Freud fonde la thèse selon laquelle toute névrose est d’origine traumatique. Au début est le trauma, la rencontre traumatique. Même si, par la suite, c’est le fantasme qui va réélaborer les choses et émailler le souvenir. L’angoisse est cause du refoulement dans l’inconscient de la scène traumatique, à partir duquel le symptôme fait retour. Par ailleurs, la notion originelle (1986) du psychanalyste Paul-Claude Racamier, de « perversion narcissique », a eu pour objectif de cerner une clinique particulière, jamais de fonder une catégorie. saut que n’ont pas  manqué de faire d’autres travaux d’auteurs postérieurs à Racamier. Il y a là, pour moi, un problème à discuter. Pour les psychanalystes (de toutes obédiences, donc la communauté psychanalytique), les notions et concepts de perversion et de pervers se suffisent, en soi. Dire « narcissique » n’ajoute en rien à ces termes, pour autant que tout « pervers » EST narcissique. L’inverse n’étant pas vrai, toute structure psychique « narcissique » n’est pas nécessairement directement perverse…

Eliane a quarante ans. C’est une belle femme, grande et mince, mais aux traits marqués par la vie autant que par l’alcool. Célibataire au moment de la rencontre avec moi, elle est la seconde d’une fratrie de six enfants. Un frère aîné, « métis », est mort en se suicidant deux ans auparavant. Le frère qui la suit, est également mort, par ensevelissement pendant un bombardement à Caen, à la fin de la Guerre. Le quatrième enfant, une sœur, Sylvie, est mariée et mère d’un enfant. Enfin viennent deux autres sœurs, Caroline et Annick, dont elle dit que pour elles elle a joué le rôle de mère. Aujourd’hui celles-ci sont mariées, mais les ménages sont malheureux et traversés par l’alcoolisme.

Eliane se décrit comme ayant eu de très nombreuses « aventures » sexuelles et affectives, toujours dans un rôle passif avec des hommes pervers dont les exploits sadiques avaient son corps comme champ d’exercice. Elle a été violée à plusieurs reprises par « plusieurs Noirs » sous l’empire de la boisson. Elle explique ces viols en pensant les avoir toujours souhaités inconsciemment pour « être comme sa mère » ; elle fait référence ici à son frère Pierre, l’enfant « métis » de sa mère. Elle est en instance de séparation d’avec son ami actuel, « un éjaculateur précoce et un voyeur », après huit ans de vie commune. Son alcoolisme lui a fait beaucoup de torts.

Pourquoi buvait-elle ? « Pour supporter la vie… Mon père buvait du « Ricard »… J’aurais tout fait pour lui… ma mère ne vivait son désir qu’à travers moi… Je n’aime pas beaucoup ma mère… C’est elle qui me poussait toujours dans les bras des hommes, à sa place… Elle vivait son désir par sa fille interposée… Moi je ne voulais pas, mais elle faisait tout pour ça… je sais que, comme mes frères et sœurs, à part Caroline, je n’ai jamais été désirée par mes parents… Ils nous l’ont dit… Je sais que j’aurais pu mourir ensevelie à la place de mon frère, c’est mes parents qui me l’ont toujours répété quand j’étais jeune… ».

Dans la famille d’Eliane, seules les quatre filles sont vivantes. Eliane a servi de mère aux deux dernières, Caroline et Annick, qui sont devenues « alcooliques ».

Con-fondue avec sa mère, Eliane subira les pulsions sadiques de multiples si bien nommées par Lacan « père-versions » de sujets en proie à l’angoisse de castration. Les raisons conscientes qu’Eliane donne à entendre, sur le mode causal d’un « c’est parce que… que », ne tiendront pas longtemps. Dès lors fut-elle confrontée à l’énigmatique jouissance de la position masochique qu’était la sienne depuis tant d’années. A partir de cette rencontre la question phallique commença à pouvoir, dans ce bien réel (c’est-à-dire impossible) transfert qui mena de bout en bout la danse, se poser pour elle. Une, c’est-à-dire sa psychanalyse put débuter et, surtout, être menée à bien parce que « coupée », irréversiblement, de la « père-version » subie des hommes.

La violence qu’a subie Eva a consisté, dans un premier temps, en une violence verbale, et tout d’abord des insultes. Son conjoint, qui était capable d’insulter une personne en réunion, en public, sans état d’âme, s’est mis à le faire pour elle aussi, en privé, d’abord, puis en public.

Eva subit progressivement l’isolement forcé, l’humiliation systématique, et son conjoint installa à son intention ce que l’on peut nommer une véritable terreur. De son côté, il argumenta tout ce qu’il pût pour établir son impunité et inverser la culpabilité que déjà, Eva ressentait de ce qui se passait. Tout cela se faisant très progressivement, insensiblement au début.

Par la suite, les violences verbales s’exercèrent sur elle partout, à chaque instant, du jour et de la nuit. Comme pour d’autres femmes, Eva fût le plus souvent la victime de l’acharnement d’un homme à la détruire, que ce soit dans la rue, à la maison, au travail. Attaquer l’image de son corps, ou faire la part belle aux stéréotypes sexistes, pour l’accabler, son conjoint ne reculait devant aucune sorte de violence. Les violences d’ordre moral, de l’ordre du discours, anéantissaient. Elles détruisaient son image, non seulement vis-à-vis des autres, mais, surtout, vis-à-vis d’elle-même. Ces violences du langage sont d’autant plus dangereuses que, sous couvert d’humour, on en rit et on les banalise. Elles sont pourtant la porte ouverte au non respect et à la dégradation de l’être de langage que nous sommes, par le langage lui-même. Elles sont aussi prémisses à un nouveau cycle de violences : celles physiques et génitales.

Je disais à Eva que les coups, mais également les humiliations, les insultes répétées ou les menaces, sont des manifestations graves de violences qui aurait dû l’alerter et face auxquelles elle aurait pu et dû réagir .

Eva n’en parla pas rapidement à une personne de confiance. Elle ne sût pas, en outre, s’adressez à une association spécialisée qui aurait pu l’aider.

Eva m’expliquait que des habitudes s’étaient installées sans qu’elle ose réagir, et le sentiment du danger fit alors inéluctablement partie de son quotidien.

Elle me confia aussi que la présence de son compagnon lui faisait de plus en plus peur et qu’elle sursautait bientôt à son approche. Qu’elle craignait, également, de rentrer chez elle. Ils avaient eu ensemble trois enfants, mais maintenant elle finissait par craindre aussi pour la sécurité de ses enfants.

Son compagnon l’isolait subrepticement de ses ami(e)s, de sa famille, de ses voisins et même de ses collègues.

Elle me raconta comment l’attitude agressive de son compagnon lui donnait l’impression de ne plus avoir de contrôle sur sa propre vie ni, par ailleurs, sur celle de ses enfants. Elle finit par ne plus supporter que son compagnon s’adresse à elle uniquement par des ordres et des cris.

Combien de fois Eva m’a témoigné de ses viols, ces actes de pénétration sexuelle, de toutes natures, commis sur sa personne, son corps de femme, par violence, contrainte, menace et surprise. Dès le moment où elle disait non à un rapport sexuel, il lui était immédiatement imposé sous la contrainte.

Mais Eva subissait aussi des agressions sexuelles de la part de son conjoint, soit, selon la loi française, des actes à caractère sexuel sans pénétration commis sur sa personne, par violence, contrainte, menace ou surprise.

Au travail, Eva avait déjà subi un « harcèlement moral », mais aussi un « harcèlement sexuel » de la part de cet homme, son futur, néanmoins, compagnon, le père de ses trois enfants. Autant d’actes dont je lui expliquais qu’ils étaient clairement institués par la loi française comme délits et qui sont donc passibles de sanctions.

Il lui devenait pénible, voire impossible pour elle de pousser la porte de son entreprise ou de son bureau. Elle appréhendait de se retrouver en présence de ses collègues et de ses supérieurs hiérarchiques, elle devenait petit à petit êtes victime, sans le savoir, de violences au travail. Les violences au travail peuvent se manifester de diverses façons. Apprenez à les reconnaître pour les combattre.

C’est ainsi que son supérieur hiérarchique, qui deviendra son conjoint, lui impose des missions dont les autres ne veulent pas mais qu’elle accepte par crainte d’être mise à l’écart ou licenciée, et cette situation se reproduire de manière systématique.

Elle avait manifesté à son supérieur hiérarchique – son futur conjoint -, son envie d’évoluer dans son travail. Il a refusé d’en parler dans le cadre professionnel et insisté pour aborder la question en privé.  Il se permît alors des gestes déplacés. Il mit ses capacités en doute tout en se permettant des réflexions machistes et des allusions sexuelles. Il n’eut de cesse de la dénigrer ou de lui faire perdre confiance en elle. Il l’a « mise au placard » à partir du moment où elle refusa ses avances. Elle accepta alors qu’il devienne son compagnon, son conjoint.

Je lui expliquais que c’est un combat de tous les instants, toutes les femmes qui l’ont vécu le savent. Un combat qu’il est quasiment impossible de mener seule.

Celles qui ont subi des violences avant vous ont souvent été sauvées grâce aux témoignages d’autres femmes victimes elles aussi. Ces témoignages ont été recueillis la plupart du temps par des associations d’aide aux victimes. Cette entraide reste l’un des moyens les plus efficaces pour lutter contre les violences faites aux femmes. Il est fortement conseillé aux victimes de violences de porter plainte. Et l’engagement de poursuites judiciaires est un moyen de retrouver sa dignité apparemment perdue.

Rien n’y fit, cependant… Eva est morte le 23 janvier 2001, victime d’un dernier coup, fatal, de son conjoint, qui la fit tomber en arrière et se fracasser le crâne sur le coin du radiateur de leur chambre… ! Elle venait d’engager sa psychanalyse avec moi depuis trois mois.

L’exemple prostitutionnel

Le cas de la prostitution est paradigmatique de certains des effets des violences faites aux femmes. La prostitution est très souvent consécutive aux abus sexuels, viols, incestes subis jadis par ces femmes en prostitution. La psychogénéalogie, permet de souligner l’impact du passif familial.

Je suis un psychanalyste parisien qui, depuis quarante-deux ans pratique et reçoit, parfois, plus souvent que je ne le sache vraiment au départ, des personnes qui se prostituent à l’occasion, des prostitués aussi dont c’est l’activité économique principale, des femmes pour la très grande majorité des cas.

Il existe souvent, mais voilà, pas toujours, dans mon expérience, un traumatisme sexuel précoce chez la majorité des femmes prostituées. Ce traumatisme concerne ce que nous appelons « le féminin », pour le distinguer de « la féminité ». La féminité est une construction qui fait appel à l’imaginaire, celui d’une époque, celui d’une culture, celui d’une mode, par exemple. Le féminin, c’est tout autre chose. C’est du réel ! Il y a donc quelque chose d’impossible à imaginer et à symboliser dans le féminin. Il peut concerner les deux sexes, bien que, majoritairement, il se rencontre, la plupart du temps, chez les femmes.

Les enjeux inconscients dans la prostitution, pour celles qui se prostituent, font apparaître qu’elles n’ont pas été, enfants, symboliquement reconnues, précisément à l’endroit du féminin. Cela veut dire que ce sont des enfants de sexe féminin qui n’ont pas été reconnues comme étant le fruit d’un désir accepté, consenti et partagé par les deux partenaires du couple… Le désir, qui les a causées, est un désir qui a été mal assumé, mal accepté, qui a pu paraître une erreur, un accident, voire n’a pas été un désir du tout. Ce sont des enfants dont la présence a été en général ramenée à leur embarrassant corps de chair. Leur féminin s’en trouve comme dénié.

Et, c’est à ce titre qu’elles vont se trouver littéralement jetées dans l’existence, dans la mesure où n’ayant pas été symboliquement reconnues dans la dimension imaginaire de leur féminité, elles vont chercher à se faire reconnaître, je dirais… dans le réel. Mais de la plus mauvaise manière qui soit, en confondant imaginaire et réel.

Elles cherchent alors à se faire reconnaître dans la réalité comme un objet de désir et un objet de jouissance phalliques. En se croyant « libres » de choisir cette curieuse existence. C’est, bien sûr, un leurre du « libre arbitre », certaines, néanmoins, le  revendiquent, justifiant, aujourd’hui, « leur » prostitution, le « plus vieux métier du monde », dit-on, comme un nouveau métier parce que voulu, décidé, assumé, méconnaissant par ce dire ce qu’il en est de l’inconscient.

Il n’y a pas de personnalité-type, mais chez toutes ces femmes existent une importante fragilité affective et une certaine immaturité. Ce sont des constantes frappantes. Bien évidemment, toutes ces femmes admettent que, dans le système prostitutionnel, l’on n’y entre pas par hasard.

L’une d’elles m’a dit que chez toutes ses compagnes d’infortune, les traits dominants sont constamment : « l’angoisse d’abandon, le rejet, les frustrations affectives intenses et de douloureuses difficultés d’identification sexuelle ».

« Suis-je une femme », dit Alice ? Qui ajoute : « Suis-je un homme ? Un androgyne ? Une travestie ? Un transsexuel ? » La brouille est aujourd’hui totale… Mais, au fond, « qu’est-ce qu’être une femme ?», ajoute Nadia. Nous y voyons là, dans une telle embrouille des sexes et des genres, dans une telle confusion, une preuve, à nos yeux, que ce qui n’a pas été reconnue, c’est ce que nous appelons « le féminin ». A quoi s’ajoute une carence quasi-complète de la fonction paternelle vis-à-vis des filles, face à des mères castratrices. Et des violences ; des violences de toutes sortes.

Car les pères ont presque toujours des images d’hommes très faibles et les mères apparaissent alors comme dévorantes et très possessives ; les jeunes femmes, telle Hélène, se trouvent face à elles dans un rapport complexe où se mêle « la haine », dit-elle tout de suite, et, surtout, dramatiquement, une demande éperdue et insatiable d’amour. Il y a dans la prostitution, sorte d’exagération extrême de l’image de la femme, une féminité hurlante, une recherche d’identité, c’est-à-dire une quête du féminin. Les importants traumatismes de l’enfance, parmi lesquels le viol par le père ou son substitut en position d’autorité ont, la plupart du temps, en ce cas-là, tout brisé du devenir sexuel de la fille, comme m’en témoigne Olivia : « j’ai été violée chaque jour dès l’âge de 9 ans jusqu’à mes premières règles, à 13 ans ».

« L’argent, dit Claudine, a pour moi une valeur symbolique qui est censée me permettre une revalorisation par rapport à des sentiments d’indignité et d’infériorité très forts que j’avais éprouvés avant l’entrée en prostitution ». « C’est également, pour moi et pour beaucoup d’autres femmes comme moi, le moyen de faire payer aux hommes un dommage », dit-elle. Elle croit, par cette pratique, acquérir le pouvoir, en fait le phallus imaginaire manquant. Cependant, cet espoir est, à la longue, profondément déçu.

« La dépression et le besoin d’excitations sont massifs et quotidiens », ajoute Corinne. « Toutes ces raisons incitent les femmes comme nous à chercher une solution dans la prostitution, car c’est un milieu qui nous met aussi en danger… Et le danger, on connaît… ! ». Le danger est une source importante d’excitations, ces excitations entretiennent chez la femme prostituée une forme de jouissance morbide.

A écouter longuement toutes ces femmes en prostitution, on peut repérer qu’il a existé une hostilité très importante, éprouvée dès la naissance, de la part de l’entourage familial ou social. Une forte concentration d’évènements physiques et psychiques a émaillé aussi l’histoire de leur corps, et la sexualité y a toujours été omniprésente.

On peut se demander si le comportement ostentatoire, provoquant, de la prostituée, est adressé à quelqu’un ? Toutes ces femmes répondent qu’elles en veulent tout particulièrement et bien souvent à la mère. Comme acte, cet acte sexuel tarifé, sans plaisir apparent, autorisé ou avoué – sauf sur le mode de la provocation -, est rendu possible, m’expliquent-elles en bonnes sociologues féministes, « parce qu’une société machiste, phallocentrique, en autorise, voire en prescrit la pratique ». Une telle pratique de la prostitution, cette société l’organise, en effet, en exploitation de la femme et fait écho à un type de fonctionnement familier, de longue date, présent et vécu chez ces sujets.

En outre, l’angoisse d’abandon se lie à des comportements de dépendance : à l’alcool, aux drogues parfois les plus dures, au proxénète tout particulièrement. La défaillance quasi générale de la fonction paternelle est récurrente et patente. Mais la femme prostituée veut, nolens volens, à chaque fois éprouver sa séduction. Elle engage alors un véritable effort de construction et, dans le même mouvement, ce qu’elle ne perçoit pas tout de suite, de destruction de la femme qu’elle est. Elle se situe constamment entre pulsion de vie et pulsion de mort, ce qui la ronge et, parfois, va même jusqu’à la tuer.

Il y a toujours dans l’histoire des femmes prostituées quelque chose de sexuel mêlé à autre chose : elles témoignent toutes dans leur histoire de l’existence de la conjonction de facteurs psychoaffectifs et sociaux, mais aussi, chose étonnante, quasi-systématiquement, à un certain moment de leur histoire, d’une blessure sexuelle du corps. Corps malmené, écrasé, chair déchirée, os fracturés, plaies et cicatrices à des endroits du corps symboliquement sexuellement investis : sexe, seins, face intérieures des cuisses, ventre, fesses…

Nadia m’affirme, amère, « qu’une femme qui aurait été bien traitée dans sa sexualité ne deviendrait pas prostituée ».

Ainsi, la prostitution nous apparaît, paradoxalement, comme une façon de s’adapter, « comme on peut », aux traumatismes causés par les abus sexuels antérieurs. Et, être traitées en objets sexuels, ce n’est en somme, pour certaines, que continuer de faire ce qu’elles ont appris lors d’agressions sexuelles subies et répétées.

Dans certains cas, les prostituées vont avoir le souci et l’impression de faire payer les hommes. Certaines en sont même persuadées, elles n’en démordent pas. Mais, il faut le reconnaître, l’impression seulement, car c’est un leurre dans lequel elles sont prises. En réalité, elles se déstructurent en pensant se venger. Elles paient cher le fait d’avoir été victimes. Mais elles le redeviennent… La violence subie se reproduit, soit en conduite active d’auto-destruction, soit en état de dépendance et de passivité. Seul l’argent, comme dimension fantasmatique, économico-sociale, de la prostitution, « permet de se faire croire » dit Nadia, qu’elle ne subit pas. « C’est une illusion », reconnaîtra-t-elle plus tard.

Violentée petite fille, Bernadette, découvre en elle, par l’analyse, ce que l’on peut appeler un « noyau traumatique » qui la ronge et la hante, mais dont elle voudrait se défaire. Paradoxalement, ce noyau traumatique exige en même temps qu’elle le nourrisse constamment de nouvelles blessures, à son corps défendant.

Elle remet alors en acte une scène originelle qu’elle ne parvient pas à symboliser ; elle se ré-expose, et répète, via l’autre l’agressant, les violences d’antan. Elle recompose, ré-agence les éléments du primitif crime dont elle fût la victime. Elle se soûle et se prolonge de malheur, parfois dans une jouissance obscure, dans son asservissement d’aujourd’hui.

On sait que l’entrée dans la prostitution est la conséquence de facteurs multiples, d’un enchevêtrement de raisons, certes personnelles, mais aussi – il est essentiel de le rappeler – sociales et économiques, tant la prostitution est non seulement tolérée mais organisée et encouragée par nos sociétés comme un mal nécessaire et, aujourd’hui, parfois, comme une profession comme les autres, comme les auto-proclamées « travailleuses du sexe », mises en syndicat.

L’un des piliers de cette exploitation vivace, reste, nolens volens, la détresse personnelle. L’acte prostitutionnel apparaît en effet comme un symptôme de souffrances profondes et une tentative, qui va s’avérer erronée, car en impasse, de recherche de solution face à ces souffrances.

J’ai pu constater que la question des traumatismes affectifs et sexuels de l’enfance, les carences affectives et éducatives du père et de la mère sont remarquablement présents chez Nadia, Brigitte, Alice, Martine et Bernadette. Les plus jeunes des femmes qui se prostituent apparaissent, elles, surtout comme souffrant de frustrations graves, avec un grand besoin de sécurité, de valorisation, de plaisir aussi. Les dimensions de dépression chronique et d’auto-punition ne sont pas rares, conséquences directes des perturbations de l’affectivité.

Comme on l’a noté, les maltraitances sexuelles ne sont pas forcément des actes, mais elles peuvent être aussi des mots, des actes de parole, durs, méprisants, honteux ; par exemple, un verbiage insultant sur les premiers émois du corps. On retrouve chez Corinne, Marie et Nadia, des attitudes de l’entourage qui ont dénié à l’enfant ou à l’adolescente qu’elles avaient une sexualité propre. Et les traumatismes à caractère sexuel viennent s’ajouter aux autres, mort des proches, accidents, ruptures violentes, abandons…

Il n’en reste pas moins, redisons-le, insistons, que la femme prostituée veut prouver, à tout prix, sa séduction en se faisant girl=phallus. Elle engage un véritable effort de représentation de la féminité, un effort de construction osée, mais aussi, en même temps, en creux, se dévoile l’envers de la médaille qui se traduit, concomitamment, par un effet de destruction inévitable du féminin de la femme qu’elle est, toujours oscillant entre pulsion de vie et pulsion de mort, qu’elle ne maîtrise aucunement, mais dont elle pâtit.

Toute jeune fille, toute femme, doit désormais ne pas pouvoir ignorer qu’elle peut lutter et s’en sortir, à condition de ne pas rester muette, mais de dire, de crier de ce qu’elle subit des « père-versions ». Parmi d’autres professionnels, c’est la place et la fonction d’un psychanalyste de l’accueillir dans sa souffrance psychique.

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