les femmes et le lieu commun du langage

Les femmes et le « lieu commun » du langage

Les médias jouent un grand rôle dans la vision consensuelle des rapports entre les genres. Informer c’est restructurer le monde : le journaliste encadre la réalité, et c’est ce cadre qui conditionne la manière de la voir. Le regard que la presse généraliste porte sur les violences au sein du couple est donc éclairant car il révèle les mécanismes de pensée d’une société.

Le 23 juin une journaliste indépendante, Titou Lecoq, a dressé sur Slate la liste des femmes tuées par leur conjoint en un an. C’est un bilan effrayant. Ce genre de comptage est assez récent. A l’été 2004, Blandine Grosjean, journaliste à Libération, avait compté le nombre de femmes tuées par leur conjoint en deux mois  à partir des dépêches parues de l’AFP. Ce n’est qu’en 2005 que le ministère de l’Intérieur a comptabilisé les «morts violentes au sein du couple» en France. D’après les derniers chiffres disponibles, 122 femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex-conjoint en 2015, soit un décès tous les trois jours. 22 hommes étaient tués par leur conjointe la même année. On parle désormais des morts sur la route, des décès dus au tabac, des femmes tuées par leur conjoint…En général, ce genre de liste est dressée pour mettre en garde sur les dangers des conduites à risque : ne pas fumer, ne pas prendre le volant après avoir bu, ne pas tuer sa femme….

La journaliste Titou Lecoq parle de « meurtres » souvent prémédités, généralement au couteau ou à l’arme à feu. Toutes les catégories sociales sont représentées, sans aucune exception. Il n’y a donc pas de groupes à risque : il y a des médecins, des policiers, des enseignants, des assistants sociaux, des chômeurs… Et cela montre combien les paramètres de cette violence sont difficiles à cerner.

Beaucoup de ces femmes avaient fait le choix de la liberté et c’est ce que leurs compagnons n’ont pas supporté. Pour la journaliste c’est parce que la liberté des femmes est encore refusée par certains hommes que l’on peut parler de discrimination. Les hommes ont en général plus de difficultés à encaisser un abandon ou un échec. Socialement, ils endossent le rôle de dominants et la perte de statut qui les définit (et les emprisonne) est pour certains une offense qu’ils ne peuvent tolérer. Encore aujourd’hui certains nient cette domination masculine. En France, il est cependant « normal » de porter le nom de son conjoint et non l’inverse. Rares sont ceux qui s’en étonnent.

La violence conjugale est une « souffrance de proximité »[1]. C’est peut-être là le problème. C’est une violence qui touche des voisins, des proches. Contrairement aux inondations au Bangladesh, on se sent dangereusement concerné. C’est forcément dérangeant.

Les meilleurs crimes sont domestiques comme disait Hitchcock : nul ne veut voir ce qui se passe derrière les portes closes, sauf peut être un James Stewart désoeuvré. Mais rares sont ceux qui prennent (et ont) le temps de voir ce qui se passe à quelques pas de chez eux. Le méchant, c’est l’auteur du crime. Quant à celui qui assiste sans intervenir, on lui manifeste une certaine compréhension.

Dans les médias, on parle de « différend conjugal ». Cela me choque. On pourrait, on devrait, il faudrait s’en indigner.  On évoque un « drame de la rupture » comme si aujourd’hui encore le fait de quitter un homme était une offense dont la gravité devait entraîner des conséquences mortelles. C’est ainsi. Une rupture qui tourne mal. Ce sont des choses qui arrivent. Et dans le fond, que voulez-vous, l’habitude est prise et l’on s’en accommode. C’est pourquoi certains journalistes utilisent des euphémismes pour désigner  les violences conjugales. On les qualifie d’actes « passionnels » comme si tuer quelqu’un était un acte d’amour ou de « dérapages » (le coup de couteau « de trop » comme si des coups de couteau pouvaient être légitimes…). Des euphémismes créatifs. Le pouvoir de représentation de la parole permet en effet de faire signifier le réel, d’interpréter les faits, d’orienter la vision du monde. Selon Bourdieu,

Les discours sont toujours pour une part des euphémismes inspirés par le souci de « bien dire », de «parler comme il faut », de produire des produits conformes aux exigences d’un certain marché, des formations de compromis, résultant d’une transaction entre l’intérêt expressif (ce qui est à dire) et la censure inhérente à des rapports de production linguistique particuliers [2]

Parler de « drame de la rupture », de « différent conjugal » relèverait donc du « bien dire ». Il est pourtant choquant, aberrant, révoltant, de parler d’amour ou de passion à propos d’un meurtre. Si la passion est certes un état affectif violent, à aucun moment le Larousse ou Le Littré, ou Le Robert, n’y associent, de près ou de loin, la notion de meurtre. La passion est un « état affectif ». Une émotion. Aucun rapport entre les sentiments que l’on éprouve pour quelqu’un et le fait de saisir un couteau. Et pourtant le « drame passionnel » ne choque pas grand monde. L’amour justifie tout. Quel amour ? Martyriser quelqu’un n’est en rien, jamais, un acte d’amour. On parle d’actes de « folie » (sic). Or la folie, comme l’a montré Foucault[3] est une construction sociale : il fut un temps où tromper son mari était un acte de folie et la folie n’existe que dans une société et par rapport à elle : c’est un fait de civilisation. Est fou, celui qui ne suit pas les normes. Et les normes varient en fonction des critères de la société.

La plupart du temps, le criminel a une fêlure grave, nous dit-on. Mais qui n’en a pas ? Mettre en avant la souffrance d’un homme que l’on quitte (quelle soit réelle ou non) est une forme de manipulation. Et la manipulation a ses techniques propres. Par exemple, la répétition du même message, X fois.  Lorsque tous les médias claironnent le même message, qui ne douterait ?

Les campagnes indignées de la presse – avec ses silences, ses révélations et ses occultations, sa contextualisation sélective, ses présupposés et son ordre du jour-  sont extrêmement utiles pour le pouvoir en place et répondent parfaitement aux besoins du gouvernement et des principaux groupes d’intérêt[4]

Non seulement les médias ne sont pas neutres, mais ils jouent un rôle non négligeable :

Les partis pris les plus flagrants dans le traitement de l’information  sont la conséquence de la sélection d’un personnel qui pense ce qu’il faut penser, ayant intériorisé un sens commun de la profession et s’étant adapté aux contraintes des propriétaires, organisationnelles, du marché, du marché et du pouvoir politiques. La censure relève ici principalement de l’autocensure des présentateurs et des journalistes soumis à leurs sources et aux contraintes organisationnelles des médias, et aussi de leurs collègues plus élevés dans la hiérarchie, sélectionnés pour imposer les contraintes.[5]

Les chiffres (122 femmes et 22 hommes en 2015) témoignent d’une violence domestique extrême, d’autant plus choquante qu’elle est invisible. En effet, ces affaires ont pour cadre l’espace intime, la famille, un domaine sacré, intouchable. La famille fêtée plusieurs fois dans l’année : fête des pères, fêtes des mères, fêtes des grands-mères….. Une sacralisation de l’institution familiale, bastion intouchable. Et le cadre de violences parfois extrêmes .

Le « bien dire » des médias  sert à communiquer des messages latents et des symboles à la population. Ils ont vocation non seulement  à informer, mais aussi à inculquer des valeurs et des codes comportementaux. Mais il n’est pas aisé de reconnaître cette propagande car elle est insidieuse et les codes ont été intériorisés depuis longtemps.

Evidemment, des hommes peuvent être eux aussi victimes de violences conjugales. Mais cela touche très majoritairement des femmes. On parle de violence de genre, d’ « asymétrie de genre»[6]. Certains parlent même de «féminicide», autrement dit « meurtre de femme ».

Le suffixe « -ide » s’applique lorsque l’on tue un membre de sa famille (« matricide », « parricide », « infanticide ») . Il y a dans le suffixe « ide » une idée de dépendance et aussi de classification : « fongicide », « spermicide »…. Parler de féminicide induit l’idée qu’un homicide de femme n’est pas un homicide ordinaire puisque l’objet du crime est une femme. Dans « homicide » il y a « homme ». Or, distinguer un meurtre dont une femme fait l’objet d’un meurtre dont un homme fait l’objet revient à ne pas les placer sur le même plan.

Une femme est un être humain avant tout, il me semble, et même si certains hommes les ravalent  au rang d’objet sexuel ou d’utérus, une femme reste un être humain,, et la tuer parce qu’elle vous quitte ou vous trompe est aussi monstrueux que tuer un homme qui vous quitte, un ami qui vous abandonne.  Aussi absurde et monstrueux. Injustifiable. Parler de féminicide, même si le féminicide est une réalité et peut-être même parce que c’est une réalité, c’est opérer une distinction entre hommes et femmes, renforcer symboliquement une inégalité qui n’en est pas moins réelle. La domination repose en effet sur des stéréotypes qui limitent et infériorisent les femmes. Ces stéréotypes sont intégrés et transmis par les hommes comme par les femmes (c’est le sexisme « inconscient »). Et cette domination est d’autant plus forte que beaucoup de femmes refusent de la reconnaître.

« Encore une femme battue ». « Une de plus » C’est tellement banal. Un lieu commun.

L’expression « lieu commun » désigne le fond rebattu des conversations, les repas de famille, la machine à café …. Le problème avec le cliché lorsqu’il est utilisé dans la langue ordinaire, c’est qu’il ne communique rien. Le cliché est « le lieu stratégique où se laisse saisir (…) l’incontournable socialité du discours »[7] . C’est ce sur quoi chacun s’accorde. Ce qui est accepté. Le lieu commun véhicule toute une vision de la société, il reconduit le discours social et la doxa, les certitudes de l’idéologie dominante. Le cliché reproduit le discours de l ‘opinion publique. Or notre société pose une différence entre les hommes et les femmes, elle ne leur accorde pas la même valeur. « Une femme battue » haussement d’épaules. C’est la routine. « Un homme battu » oh lalala ! Et qui bénéficie de cette différenciation ?

Comparer sexisme et racisme est éclairant : il y a une droite extrême qui considère que certaines « races » sont inférieures, mais il est abondamment répandu à gauche que les « arabes » sont des pauvres petits, un peu bêtes , qu’il faut protéger du racisme des autres qui sont méchants. C’est tout aussi monstrueux et dénigrant d’un côté comme de l’autre, même si les conséquences ne sont bien évidemment pas les mêmes. Considérer qu’il faut aider les arabes, parce qu’ils sont arabes et donc moins doués, moins évolués, ce n’est certes pas du racisme mais c’est racialisant car c’est refuser le principe d’égalité.

En partant du principe que les femmes sont de pauvres petits êtres battus, on leur attribue une faiblesse naturelle, intrinsèque, qu’elles n’ont pas toujours Et, ne l’oublions pas, la faiblesse physique s’accompagne aux yeux d’une société bien moins évoluée qu’on ne veut le dire et le croire, car le lieu commun et la doxa associent parfois des notions étranges.  La faiblesse physique s’accompagne donc aux yeux de beaucoup d’une faiblesse mentale. Car la femelle est par nature faible physiquement et psychiquement : les femmes sont hystériques, c’est dû à leur utérus, leurs hormones etc…. Elles doivent donc être protégées physiquement des hommes violents par nature et guidées vers le chemin du bons sens par des hommes, eux non violents, mais donc forts intellectuellement, et plus solides que les faibles femmes qu’ils protègent.

Et l’on retombe ainsi dans la violence symbolique, cette violence qui n’est pas perçue en tant que telle parce qu’elle n’est rien d’autre que l’application d’un ordre social, d’une vision du monde enracinée dans l’habitus de la dominée et du dominant. ET c’est cette violence symbolique qui est à l’origine de la violence privée te de la violence physique. Le serpent qui se mord la queue.

Beaucoup de femmes ont adopté le point de vue dominant, elles ont intégré une image négative et diminuée de la femme. La domination est réussie: « Comme le disait Biko, la réussite fantastique des oppresseurs a été d’instiller leurs arguments de sorte qu’ils constituent le point de vue d’où l’on regarde le monde»[8].

Parler de « féminicide » s’est implicitement poser la faiblesse des femmes par nature. C’est, hélas, une violence symbolique d’autant plus pernicieuse qu’elle permet à certains hommes de se souligner la faiblesse psychologique de leur conjointe et à certaines femmes d’accuser à tort des hommes de violence physique.

[1] Didier Fassin, « Ecouter la violence », dans Didier Fassin, Des maux indicibles. Sociologie des lieux d’écoute, paris la découverte, 2003 ? P.10.

[2] Bourdieu, Pierre, Langage et pouvoir symbolique. Paris, Seuil, 1991.

[3] Histoire de la folie à l’âge classique,

[4] Noam Chomsky, Edward Herman, La fabrication du consentement, Contre-Feux, Agone, Marseille, 2008, p. 22.

[5] La fabrication du consentement, Agone, Marseille, p.15.

[6] Pauline Delage, Violences conjugales: du combat féministe à la cause publique, Paris, Presses de Sciences-Po.

[7] Ruth Amossy et Elisha Rosen, Les discours du cliché, Editions CEDES CDU, Paris, 1982, p.148.

[8] Noam Chomski,  De la propagande, 10/18,  p. 247.