Confinement Violences intrafamiliales : pour les femmes et les enfants, un danger aggravé

Par Virginie Ballet — 5 mai 2020 à 20:16

Face à des violences favorisées par l’isolement, le gouvernement et les associations multiplient les initiatives.

  •   Violences intrafamiliales : pour les femmes et les enfants, un danger aggravé

Elise a 25 ans. Elle a une fille de 3 mois. Le 17 avril, son petit ami, avec qui elle venait de rompre, demande à la revoir. Ils se donnent rendez-vous sur un parking à Aunay-sur-Odon, dans le Calvados. Il l’aurait poignardée dans le cou à deux reprises, en présence du nourrisson. Elise a la moelle épinière sectionnée et restera tétraplégique. Jennifer, elle, avait 35 ans. Elle était agent d’entretien à l’hôpital de Seclin, dans le Nord. Elle avait cinq enfants, âgés de 6 à 16 ans. Son compagnon a été mis en examen pour «meurtres». Il est soupçonné d’avoir tué Jennifer et deux de ses enfants, Doriane et Thiméo, le 5 avril à Carvin (Pas-de-Calais). Les histoires d’Elise et Jennifer sont de tragiques illustrations de la hausse des violences intrafamiliales observée en France depuis le début du confinement.

«Isolement»

Ainsi, en zone gendarmerie, les interventions pour ce motif ont bondi en moyenne de 30% ces dernières semaines. Dès la mi-mars, les associations venant en aide aux victimes de violences conjugales avaient exprimé leur inquiétude, certaines d’entre elles réclamant la mise en place d’un plan d’urgence pour venir en aide aux victimes. «Les violences conjugales ne pouvaient qu’être aggravées par le confinement : l’isolement de la victime fait partie de la stratégie de l’agresseur», analyse Elisabeth Moiron-Braud, secrétaire générale de la mission interministérielle pour la protection des femmes (Miprof), chargée par le gouvernement de conduire une mission d’information sur le sujet. «Le confinement peut devenir un moyen d’emmurer la parole, les coups et les bleus des femmes», avertit quant à elle Me Isabelle Steyer, avocate spécialisée, qui se dit «follement inquiète».

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L’Etat comme les associations tentent donc de multiplier les moyens de donner l’alerte : outre l’appel au 17, il est possible de demander de l’aide dans l’une des 20 000 pharmacies du territoire, d’envoyer un SMS au 114, numéro initialement dédié aux personnes sourdes ou malentendantes qui a vu ses sollicitations plus que doubler (et dans les deux tiers des cas, pour des violences intrafamiliales), de se rendre sur la plateforme de tchat du ministère de l’Intérieur, accessible vingt-quatre heures sur vingt-quatre et cinq fois plus sollicitée depuis le début du confinement… Des points d’information ont également vu le jour dans quatre-vingts centres commerciaux pour accompagner et sensibiliser. Plus de 230 personnes y ont déjà été accueillies. Le nombre de «téléphones grave danger» en circulation a été accru : courant avril, un millier d’entre eux étaient en circulation, une centaine de plus en un mois…

Reste un autre défi : éloigner l’auteur ou mettre la victime à l’abri. Pour ce faire, 20 000 nuitées d’hébergement d’urgence ont été débloquées par le gouvernement. «L’éloignement du conjoint violent est dans la loi, et néanmoins il est très peu appliqué. Nous voulons en faire une réalité, avec l’accord de la victime», appuie la secrétaire d’Etat à l’Egalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa. Face à l’urgence, la Fondation des femmes a lancé une vaste collecte de fonds. Plus de 2 millions d’euros ont déjà été récoltés, qui servent entre autres à financer 40 000 nuitées supplémentaires pour les femmes. Grâce à ces fonds, en Ile-de-France, les studettes inoccupées d’une résidence étudiante ont déjà accueilli une cinquantaine de femmes de tous âges depuis début avril, orientées par la police ou des travailleurs sociaux. «Sans cela, et vu que la plupart des hébergements existants sont saturés, ces femmes auraient dû faire appel au 115. Or, aussi nécessaires que soient leurs services, ils posent plusieurs difficultés : mixité, absence d’accompagnement social, psychologique ou juridique. Beaucoup d’entre elles sont parties précipitamment, alors on leur fournit aussi de quoi se nourrir, se laver, téléphoner…» explique Brigitte Chabert, présidente de l’Union régionale solidarité femmes Ile-de-France, qui chapeaute le projet.

Vigilance

Autre avantage : les femmes peuvent s’y poser quelques semaines avec leurs enfants. Eux aussi subissent de plein fouet la violence ces dernières semaines, comme en atteste la hausse continue des appels reçus par le 119, numéro vert de l’enfance en danger, depuis la mise en place du confinement. «D’ordinaire, on reçoit en moyenne 1 200 appels par jour. Là, on a connu des journées à 2 500», indique Pascal Vigneron, directeur du service téléphonique, pour qui ce regain d’activité vient en partie des campagnes de sensibilisation, mais pas seulement : «Des situations de tension se trouvent exacerbées par le confinement.»

Pour autant, professeurs, éducateurs et travailleurs sociaux, qui d’habitude peuvent repérer le danger, ne peuvent plus le faire. Alors, Pascal Vigneron exhorte chacun à la plus grande vigilance : «Ce sont parfois leurs amis qui nous contactent. On a par exemple reçu un appel d’une adolescente à qui une copine avait confié sur les réseaux sociaux être régulièrement victime d’attouchements», relate-t-il. Et d’ajouter : «Dans le doute, il ne faut pas s’abstenir. On n’en voudra jamais à quelqu’un de s’être trompé.»Virginie Ballet

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